Point de vue : le chemin de la neutralité carbone

Mark Lewis, Chief Sustainability Strategist chez BNP Paribas Asset Management, évoque les perspectives de l’électrification et explique pourquoi la transition énergétique exige une nouvelle façon de penser.

La décarbonation du système énergétique dépend de l’électrification. Mais existe-t-il une « killer application » susceptible d’accélérer cette transition ?

L’électrification au moyen d’énergie renouvelable va être le principal outil pour atteindre zéro émissions nettes à l’horizon 2050. Il y a ici deux points à prendre en considération. Le premier est que l’hydrogène vert devra couvrir 10 à 20 % de la demande d’énergie finale en 2050 pour parvenir à la neutralité carbone. Produit à partir d’électricité renouvelable, l’hydrogène vert est donc, directement ou indirectement, une énergie renouvelable.

Le second point est le caractère indispensable des véhicules électriques à l’avenir car ils permettront une concurrence frontale entre le pétrole et l’électricité d’origine solaire ou éolienne. Cela change totalement la donne pour les compagnies pétrolières. Le décollage des véhicules électriques va s’amplifier – et s’accélérer – à un rythme encore inimaginable il y a deux ans.

La décarbonation du système énergétique européen va prendre trois décennies. Cependant, les marchés intègrent les changements dès qu’ils en voient des preuves crédibles et c’est justement ce qui s’est passé au cours des 12 derniers mois. Les compagnies pétrolières se trouvent soudain prises dans les phares d’une voiture électrique fonçant sur elles.

Les choses changent assez vite. Pourquoi maintenant ?

Le facteur le plus important est que le modèle économique des énergies renouvelables s’est généralisé. Une fois que celles-ci pourront être compétitives sans avoir besoin de subventions, ce qui est désormais le cas, il suffira que le prix d’achat d’un véhicule électrique ne dépasse pas celui d’un modèle classique, essence ou diesel. À l’usage, la motorisation électrique revient bien moins cher.

Il se produit également une évolution plus vaste dans la société. Les membres des générations Y et Z ont des attitudes très différentes, dont je pense qu’elles auront un impact énorme à mesure qu’ils se hisseront à des postes d’influence dans les entreprises et dans la politique.

La consommation d’électricité en Europe stagne depuis des années. Vous attendez-vous à une reprise de la demande ?

Absolument. Nous allons assister à une progression de l’électrification en raison de la mobilité et, potentiellement, de la révolution de l’hydrogène vert. Cela va nécessiter une forte augmentation de la production d’électricité et il va falloir construire les infrastructures correspondantes. Une grande partie sera composée de parcs éoliens offshore, qui auront besoin de câbles et d’autres équipements. Une coordination des réseaux sera également nécessaire. Dans le cas des électrolyseurs d’hydrogène, certains seront implantés au point de production de l’électricité mais d’autres sur le lieu de consommation de l’hydrogène, de sorte qu’il faudra alors acheminer le courant du site de production vers le lieu d’utilisation. C’est là encore le rôle des réseaux de transport et de distribution.

“ Le décollage des véhicules électriques va s’amplifier – et s’accélérer – à un rythme encore inimaginable il y a deux ans. ”

Mark Lewis

Chief Sustainability Strategist chez BNP Paribas Asset Management

Qu’est-ce que cela signifie pour les opérateurs de réseaux ?

Il ne faut pas oublier que le réseau électrique européen a jusqu’ici fait preuve d’une résilience et d’une capacité d’adaptation impensables il y a dix ans. Aujourd’hui, l’Allemagne couvre près de 40 % de ses besoins en électricité au moyen de sources d’énergie intermittentes – solaires et éoliennes – pourtant le pays conserve le réseau pratiquement le plus fiable au monde. C’est remarquable pour l’un des premiers exportateurs mondiaux de biens industriels fabriqués.

Toutefois des améliorations demeurent nécessaires dans le secteur européen de l’électricité. Selon une estimation, l’investissement total (capex) devra être de l’ordre de 4800 milliards d’euros pour atteindre la neutralité carbone en 2050. La moitié devra aller au renforcement du réseau.

Cela offre clairement une opportunité considérable aux investisseurs. Ces infrastructures sont attractives car elles offrent un rendement intéressant, ajusté en fonction du risque : c’est un secteur d’activité sûr, avec un potentiel de croissance.

Les investisseurs en prennent conscience, c’est pourquoi nous observons l’appréciation sur le marché de tout ce qui est lié aux énergies renouvelables ou à la transition énergétique. Nous avons là une combinaison rare de fortes perspectives de croissance et de risques faibles. Des opportunités d’investissement de ce type ne sont pas monnaie courante.

Quel type de cibles les investisseurs recherchent-ils ?

Seul ce qui se passe en amont est mis en avant sur les marchés de l’énergie. Si nous prenons l’exemple du secteur pétrolier et gazier, toutes les valeurs vedettes tournent autour de plates-formes en mer du Nord ou dans le golfe du Mexique.

Il en est de même de l’énergie renouvelable. Le marché accorde une grande attention à des sites de production tels que les parcs éoliens ou solaires mais pas autant aux réseaux appelés à transporter l’électricité renouvelable.

Le réseau représente pourtant l’une des opportunités réellement importantes d’investissement sans faire l’objet d’un égal intérêt. Je pense que la question est en partie d’attirer l’attention du marché sur les possibilités de valorisation. Non pas que les opérateurs de réseaux soient massivement sous-évalués, mais disons qu’ils sont éclipsés dans une certaine mesure. La croissance des investissements dans les réseaux est désormais mise en lumière et se retrouvera au premier plan au cours de la prochaine décennie.

Pourquoi investir dans les réseaux électriques ?

Les opérateurs de réseaux gérés avec efficacité offrent des possibilités significatives de création de valeur pour un bon rendement ajusté en fonction du risque. C’est très tentant, en particulier pour les investisseurs à long terme. Il s’agit là d’une opportunité d’investissement qu’étend jusqu’en 2050, ce qui correspond très avantageusement au profil d’engagements d’un fonds de pension.

Ensuite je pense que des activités à plus forte valeur ajoutée apparaîtront autour de l’épine dorsale du réseau. Si vous voyez le réseau comme un squelette et les services à valeur ajoutée comme le système nerveux, tous deux sont indispensables à un organisme vivant mais c’est clairement le système nerveux central qui assure les activités à plus forte valeur ajoutée.

Étant donné le rôle croissant que l’électrification va jouer dans nos vies, ces services à forte valeur ajoutée vont représenter un marché très concurrentiel. Il va y avoir d’énormes possibilités de création de valeur grâce à l’optimisation des usages de l’énergie par les consommateurs. C’est le cas des services numériques, des réseaux intelligents et des compteurs intelligents.

“ Nous avons là une combinaison rare de fortes perspectives de croissance et de risques faibles. Des opportunités d’investissement de ce type ne sont pas monnaie courante. ”

Mark Lewis

Chief Sustainability Strategist chez BNP Paribas Asset Management

Quelle est l’importance des investissements du secteur privé dans la réalisation de la transition énergétique ?

Ils sont essentiels mais ils ont besoin d’un catalyseur. Il est assez simple d’améliorer la résilience du réseau. Il suffit d’encourager les investissements privés en leur offrant les rendements appropriés ajustés en fonction du risque. Les fonds de pension et autres investisseurs devraient avoir de l’appétit pour ce type d’investissements.

Ensuite, s’il s’agit aussi de faire gagner le réseau en agilité et en flexibilité, c’est inévitablement l’affaire du secteur privé. L’aventure va attirer du capital-risque au départ, des capitaux privés ou des géants disruptifs comme Google, Microsoft et Amazon. Et aussi d’autres dont nous n’avons jamais entendu parler saisiront l’opportunité.

Quels sont les défis et opportunités pour les opérateurs de réseaux ?

Les technologies dites « disruptives » le sont précisément car les acteurs historiques ne se remettent jamais en question : la rupture vient de l’extérieur. Je ne dis pas que les nouveaux venus sont là pour déstabiliser le système électrique mais qu’ils vont pas mal le secouer.

Cela ne veut pas dire que les opérateurs traditionnels ne peuvent pas nouer des partenariats ou des coentreprises avec les innovateurs : il existe de toute évidence des possibilités à cet égard. Cependant, quiconque a observé l’impact des énergies renouvelables au cours des 15 dernières années manquerait à tous ses devoirs ne réfléchissant pas aux conséquences des bouleversements dans son secteur, car ceux-ci se produiront que cela lui plaise ou non.

En quoi les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) conditionnent-ils les programmes d’investissement ?

D’ici à la fin de l’année, si tout va bien, nous aurons un objectif contraignant de neutralité carbone en 2050 en vertu de la loi européenne sur le climat. Par conséquent, les investissements dans les énergies faiblement carbonées en Europe seront non seulement attractifs mais ils vont aussi devenir une obligation légale.

Toute entreprise ne réfléchissant pas à la façon d’amener son modèle économique à la neutralité carbone en 2050 manquerait à son devoir fiduciaire envers ses actionnaires une fois cette législation adoptée. La logique économique est déjà présente. Il va y avoir un impératif légal. Nous assistons également à un glissement générationnel. Tous ces facteurs convergent dans la même direction.

Un problème potentiel tient à la lenteur un peu trop grande des gouvernements à cesser de subventionner les combustibles fossiles.Il existe en outre un effet de traîne conduisant les compagnies pétrolières et gazières à penser qu’elles peuvent repartir pour un dernier tour d’investissements majeurs.

“ La croissance des investissements dans les réseaux est désormais mise en lumière et se retrouvera au premier plan au cours de la prochaine décennie. ”

Mark Lewis

Chief Sustainability Strategist chez BNP Paribas Asset Management

Devons-nous changer notre façon de penser les investissements à long terme ?

Nous savons que le prix du carbone doit atteindre un niveau permettant à l’Union européenne de parvenir à la neutralité carbone à un moment donné entre aujourd’hui et 2050. Du point de vue des investissements, cela signifie qu’il faut planifier à rebours depuis le futur jusqu’à nos jours, plutôt que l’inverse.

Nous devons nous demander quel prix du carbone est nécessaire pour que l’hydrogène vert devienne concurrentiel face au gaz naturel et au pétrole. Et aussi quel prix sur le marché est nécessaire pour que l’hydrogène vert puisse rivaliser avec l’hydrogène gris comme matière première industrielle.

Je suis arrivé à la conclusion que, pour que l’UE atteigne son objectif intermédiaire de produire 10 millions de tonnes d’hydrogène vert par an en 2030, il faut que le prix du carbone se situe entre 80 et 100 euros la tonne à cette date.

Nous pouvons supposer que l’UE fera tout le nécessaire dans l’optique d’un avenir faiblement carboné. C’est pourquoi, en ce qui concerne l’Europe du moins, je suis convaincu que, d’ici 10 à 15 ans, l’industrie de l’hydrogène vert sera compétitive et en passe de concurrencer le gaz naturel et les produits pétroliers.

Que signifie la transition vers des énergies renouvelables en termes de coûts énergétiques ?

Je suis toujours frappé, en comparant les énergies renouvelables et les combustibles fossiles, par le caractère intrinsèquement inflationniste de ces derniers. Une fois épuisé en premier les ressources les plus faciles d’accès, la courbe des coûts ne peut que grimper en permanence.

Par contre, l’énergie renouvelable est par essence déflationniste. Elle ne comporte aucun composant en amont, uniquement des infrastructures. Cela signifie aussi qu’elle se caractérise par des économies d’échelle, allant de pair avec des progrès technologiques. Loin d’être trop coûteux, le renouvelable nous fait entrer dans une nouvelle ère d’énergie abondante et bon marché.

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